La salle d’attente

par venise

Jour de réception des visiteurs médicaux envoyés par les laboratoires pour me présenter leurs dernières nouveautés médicamenteuses.

Ce vendredi là, je n’avais pas tellement la tête à ça, un peu lassé par toutes ces prétendues révolutions qui ne présentaient d’autre intérêt que d’enrichir un peu plus les actionnaires desdits laboratoires.

Il faut dire que j’étais un peu blasé et fatigué. Médecin de campagne depuis plus de quarante ans, j’avais eu mon compte de drames humains, de douleurs impossibles à soulager. J’avais tout vu, tout vécu, tout connu, l’impuissance parfois à sauver une vie, le moment douloureux de l’annonce aux proches. Le courage m’avait parfois manqué lorsqu’un résultat d’analyses devait m’amener à préparer mon patient à un long et douloureux traitement sans garantie de résultat.

Donc, vers dix heures quinze, lorsque j’ai ouvert la porte de la salle d’attente ce vendredi 30 avril, j’y découvris un homme d’une quarantaine d’années. Il n’avait pas quitté son pardessus sombre ni son chapeau malgré la température élevée de la pièce.

A ses pieds, une valise noire, banale, comme celle que transportent tous ceux effectuant le même métier que lui.

Comme il était seul, aucun doute à avoir sur à qui était le tour d’être reçu. D’ailleurs, il s’était levé dès que j’avais entrouvert la porte.

Il me salua d’une simple inclinaison de tête, snobant ma main tendue.

Je le laissai me précéder dans mon bureau et refermai la porte derrière lui.

Contrairement à la pratique des autres représentants qui me fourguent leur carte de visite sitôt entrés, il bafouilla son nom et celui de son laboratoire, et j’aurais été bien incapable de les restituer.

Ces quelques secondes avaient déjà suffi à m’intriguer. Il me tardait qu’il ouvre sa mallette pour me présenter ses produits. Ce qu’il fit d’ailleurs sans tarder, à l’intérieur bien alignés des flacons presque tous similaires, aucun logo ne les identifiait. Cela semblait presque artisanal. De vulgaires flacons en verre avec une étiquette blanche et un code alpha-numérique sur chacun d’entre eux.

Là, d’une voix douce et posée qui ne cadrait pas complètement avec son physique plutôt austère, il se mit à m’expliquer que chaque type de gélule était capable de soigner un malheur de l’humanité. Bien sûr, il y en avait qui guérissaient les maladies, mais la plupart étaient destinées aux maux de l’âme.

Il ne s’agissait pas de vulgaires anti-dépresseurs. Non, chaque molécule permettait de cibler précisément ce qui faisait le malheur de l’homme ou de la femme.

Il me présenta l’un après l’autre chacun de ses flacons, sa voix se brisait en citant les malheurs qui guettent nos congénères : la solitude, le manque d’amour, le deuil non fait, l’histoire d’amour rompue qu’on ne peut oublier.

Telle autre fiole selon lui contenait le remède miracle, celui qui permettait de poser sur le monde qui nous entoure un regard qui l’habille de couleurs vives, sur l’étiquette, en jolies lettres cursives, le mot « Espoir ».

Je le raccompagnai enfin jusqu’à la porte d’entrée, et fus surpris en constatant qu’il avait passé plus de deux heures dans mon cabinet à me faire la démonstration de ses produits.
Inutile de vous dire que je demeurai plutôt sceptique, et l’aurai volontiers classé dans la catégorie charlatan.

Pourtant, quelques jours plus tard, confronté au désespoir d’une patiente, je décidai de lui administrer quelques gouttes de la dernière fiole, celle de l’espoir. Rien ne pouvait la distraire de sa mélancolie, celle ci semblait être la colonne vertébrale de son existence. Sa vie était loin d’être si désespérante, mais une sorte d’aveuglement la frappait.

Docilement, elle avala la posologie d’une cuillère à soupe, le mystérieux visiteur m’ayant assuré qu’une seule prise de ce type était suffisante.

Quelques jours plus tard encore, je la croisai dans la rue et faillis ne pas la reconnaître. Elle était méconnaissable en effet, semblait avoir grandi de plusieurs centimètres, elle se tenait droite et ne ployait plus sous le poids du malheur comme auparavant. Ce n’était pas qu’elle ait modifié quoi que ce soit à sa tenue vestimentaire ou à sa coiffure, simplement elle rayonnait. Comme si une force intérieure poussait à l’intérieur de son corps. D’un pas léger, elle descendait la rue, et les regards masculins la suivaient, irrésistiblement attirés par son allure.

Ayant constaté sa métamorphose, une crainte soudaine me saisit, celle d’être bientôt à cours de préparations pharmaceutiques, mais en retournant à mon cabinet, je pus constater que la potion s’était reconstituée et que la fiole était à nouveau aussi pleine que lorsqu’elle m’avait été remise.

A présent que vous avez lu cette histoire jusqu’au bout, je vais vous dire un secret : cette fiole, chacun de nous en dispose, parfois nous ne savons plus où nous l’avons rangée, mais il nous appartient de la retrouver et de l’utiliser.

 

 

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